Le déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché du travail au Canada : y a-t-il un problème?

Si les écarts entre le nombre de candidats et celui des offres d’emploi sont monnaie courante, ils ne se sont pas creusés ces dernières années.

Points saillants :

  • Le déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché du travail désigne les disparités entre les compétences, les intérêts et l’expérience des chercheurs d’emploi et les types de postes que les employeurs cherchent à pourvoir.
  • Nous évaluons ce déséquilibre au Canada en comparant la répartition des intitulés de postes sur les CV des chercheurs d’emploi avec celle des offres d’emploi dans les récentes publications sur Indeed.
  • Les disparités entre l’expérience des chercheurs d’emploi et les offres d’emploi sont monnaie courante, mais se sont légèrement atténuées depuis 2014.
  • Les technologies, les soins de santé et le commerce de détail figurent parmi les secteurs où les offres d’emploi sont beaucoup plus nombreuses que les chercheurs d’emploi ayant de l’expérience dans ces postes.
  • À l’inverse, les candidats aux postes de représentant du service à la clientèle, de serveur ou d’ouvrier sont trop nombreux pour l’offre.

Dans le marché de l’emploi canadien, l’équilibre entre la demande et l’offre varie considérablement selon l’emploi. Certains emplois attirent un afflux de candidats qui se disputent un petit bassin de postes, alors que d’autres peinent à recueillir des candidatures malgré une offre considérable.

Les économistes appellent ce phénomène le déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché du travail. Le nombre croissant d’employeurs ayant de la difficulté à recruter* pourrait résulter du déséquilibre grandissant entre les compétences, les intérêts et l’expérience des chercheurs d’emploi et les postes que les employeurs cherchent à pourvoir.

L’analyse des données d’Indeed dresse un portrait unique qui mesure l’étendue du déséquilibre dans le marché de l’emploi canadien. Nous avons ainsi comparé la répartition des intitulés de poste sur les CV des chercheurs d’emploi avec ceux des offres d’emploi publiées sur Indeed. D’après les résultats, l’écart entre l’expérience des chercheurs et la demande des employeurs ne semble pas s’être creusé ces dernières années, bien que les employeurs disent avoir plus de difficulté à recruter.

De telles disparités sont monnaie courante, mais le déséquilibre s’est en fait légèrement amenuisé depuis 2014. En effet, si les problèmes de recrutement* de main-d’œuvre qualifiée se sont aggravés, c’est aussi le cas pour d’autres types de travailleurs, signe d’un resserrement du marché.

Même si le déséquilibre reste relativement stable, les disparités entre l’expérience des chercheurs d’emploi et les besoins des employeurs feront vraisemblablement toujours partie intégrante de l’économie. Mais quels sont les domaines où le déséquilibre est le plus marqué au Canada? Les technologies, les soins de santé et le commerce de détail figurent parmi les secteurs où les offres d’emploi sont beaucoup plus nombreuses que les chercheurs d’emploi ayant de l’expérience dans ces postes. À l’inverse, les candidats aux postes de représentant du service à la clientèle, de serveur ou d’ouvrier sont trop nombreux pour l’offre.

Certains travailleurs dans les domaines saturés peuvent se réorienter vers des emplois où l’offre est élevée, alors que d’autres n’ont pas les compétences nécessaires pour une telle transition. Il y aura toujours un certain déséquilibre dans le marché de l’emploi canadien. Celui-ci s’est atténué ces dernières années sous l’effet de la reprise économique, mais il sera intéressant de suivre son évolution alors que se profilent les changements technologiques et le vieillissement de la population.

Comparaison des offres d’emploi et des intitulés de poste sur les CV

Pour mesurer le déséquilibre, nous avons comparé le nombre d’intitulés de poste sur les CV des chercheurs d’emploi actifs avec celui des intitulés des offres d’emploi. Nous avons calculé l’indice de déséquilibre à partir de milliers d’intitulés parmi lesquels certains sont beaucoup plus ou beaucoup moins fréquents sur les CV que dans les offres d’emploi.

On observe dans l’ensemble du marché de l’emploi canadien un déséquilibre notable. En décembre 2018, pour éliminer l’écart entre l’offre et la demande, 31 % des chercheurs d’emploi auraient dû changer de profession. Si cette perspective est réaliste pour certains, d’autres n’ont tout simplement pas les compétences ou l’expérience qu’il faut pour se réorienter.

Notre analyse révèle par ailleurs que le déséquilibre s’est partiellement corrigé ces dernières années, soit de 12 % entre décembre 2014 et décembre 2018. La baisse est la plus importante en 2017, une année marquée par la croissance du marché de l’emploi selon l’Enquête sur la population active. Au cours de cette période, la proportion d’employeurs signalant un manque de main-d’œuvre dans l’Enquête sur les perspectives des entreprises de la Banque du Canada est passée de 22 à 37 %.

Ce relâchement du déséquilibre s’explique par l’augmentation des offres d’emploi s’adressant d’une part à des travailleurs très qualifiés et d’autre part, à des travailleurs peu qualifiés. En outre, on a vu augmenter le nombre de chercheurs d’emploi ayant de l’expérience récente dans des postes pour lesquels l’offre est élevée.

Par exemple, pour un poste habituellement difficile à combler comme celui d’ingénieur logiciel, le nombre de chercheurs d’emploi expérimentés s’est accru en même temps que l’offre. Les offres d’emploi pour des aides-soignants et des directeurs des services administratifs, entre autres, se sont aussi multipliées. Or, ces postes contribuaient auparavant au déséquilibre par le nombre élevé de candidats par rapport à l’offre. L’écart s’est rétréci grâce à une augmentation du nombre d’offres d’emplois ces dernières années.

En somme, le léger rétrécissement du déséquilibre concorde avec le resserrement généralisé du marché du travail canadien. Le recul du taux de chômage au pays témoigne d’une amélioration relative à tout un éventail d’emplois, et pas seulement les professions les plus recherchées : on observe des baisses importantes du chômage dans plusieurs professions manuelles qui ont toujours affiché les taux de chômage les plus élevés.

Quels sont ces emplois qui contribuent le plus au déséquilibre?

Pour certains emplois, l’offre est nombreuse, alors que les candidats qualifiés sont plutôt rares. Plusieurs concernent des professions recherchées pour lesquelles le recrutement est notoirement difficile, notamment dans le domaine des soins de santé (infirmier autorisé, massothérapeute) et dans celui des technologies (ingénieur logiciel, développeur full stack). Mais on observe la même tendance dans des secteurs inattendus, par exemple dans le commerce de détail (adjoint aux ventes, directeur de magasin).

 

À l’inverse, pour plusieurs emplois du secteur des services (représentant du service à la clientèle, caissier) et emplois manuels, les chercheurs d’emploi se livrent une forte concurrence. De la même façon, les occasions sont plus rares pour les candidats expérimentés à la recherche d’un emploi de serveur ou de barman. Certains de ces chercheurs d’emploi en début de carrière peuvent se réorienter vers une autre profession plus recherchée, mais il semble que les débouchés dans ces secteurs se raréfient par rapport à d’autres segments du marché de l’emploi.

Un défi à long terme pour le marché de l’emploi canadien

Les employeurs ne sont pas les seuls à se préoccuper du déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché du travail et du manque de travailleurs qualifiés : le gouvernement canadien* s’y intéresse de près. L’importance du déséquilibre dans l’économie du pays exige des mesures pour réduire les écarts. Dans un marché de l’emploi où le déséquilibre est faible, les chercheurs d’emploi trouvent plus facilement du travail dans un domaine où l’offre est plus rare, tandis que les employeurs recrutent plus vite pour des postes difficiles à pourvoir.

Il y aura toujours un certain déséquilibre dans le marché de l’emploi canadien. Il sera intéressant de suivre son évolution alors que se profilent les changements technologiques et le vieillissement de la population. En effet, les emplois spécialisés pourraient être plus difficiles à combler dans une population vieillissante. Toutefois, il ne faut pas confondre ces tendances à long terme avec des changements cycliques, comme le recul du chômage et du déséquilibre dans une économie en pleine reprise.

Méthodologie

Pour mesurer le déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché du travail, nous calculons l’indice de dissimilitude entre les intitulés de postes indiqués sur les CV des chercheurs d’emploi actifs et ceux des offres d’emploi sur Indeed. Cet indice représente la part d’offres d’emploi pour lesquelles le nombre de chercheurs d’emploi affichant le même intitulé comme dernier emploi sur leur CV est soit très élevé, soit très faible. Pour une explication détaillée, voir la méthodologie* employée dans une enquête similaire à partir de données d’Indeed aux États-Unis.

Notre indice de dissimilitude se rapproche de la méthode d’analyse du déséquilibre à partir de données publiques des États-Unis* et du Canada*. La mesure du déséquilibre à partir de données publiques se fonde habituellement sur le calcul de l’écart entre le nombre de chômeurs dans différentes professions et le nombre de postes à pourvoir dans ces mêmes professions.

Nous avons calculé un indice trimestriel de déséquilibre à partir des données publiques de Statistique Canada sur les emplois vacants par profession, à compter du deuxième trimestre de 2015, lorsque ces données ont été rendues publiques. Nous avons comparé la répartition des postes vacants dans 39 professions de l’Enquête sur les postes vacants et les salaires avec le nombre de chômeurs non désaisonnalisé dans ces professions, selon l’Enquête sur la population active. La tendance générale du déséquilibre selon les données de Statistique Canada est similaire à celle que nous avons dégagée des données d’Indeed CV et des offres d’emploi. Dans les deux cas, on note un déséquilibre important entre l’expérience de travail récente des chômeurs et les types d’emploi que les employeurs cherchent à pourvoir. Selon les deux sources, les écarts se sont légèrement rétrécis ces dernières années.

*Article en anglais
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